« Une malédiction plane autour du Nautilus. Cette malédiction c’est moi, écrit Peter Madsen, le propriétaire et capitaine du sous-marin, en 2014, au conseil d’administration du submersible. Il n’y aura jamais de sérénité sur le Nautilus tant que j’existerai. » Un sombre présage.

Le 10 août 2017, une journaliste pigiste, Kim Wall, a embarqué à bord de l’UC3 Nautilus pour rencontrer Peter Madsen, un autodidacte danois, aimant se qualifier lui-même « d’inventpreneur ». Le duo a quitté le port de la capitale en fin de journée et n’a plus donné de nouvelles avant le naufrage inexpliqué du sous-marin, douze heures plus tard.

Seul Peter Madsen a été secouru. Le corps mutilé de la journaliste a été retrouvé une semaine plus tard par un cycliste, sur les rives de l’Öresund, ce détroit qui sépare le Danemark et la Suède. Que s’est-il passé à bord du Nautilus ? Qui est Peter Madsen, cet inventeur à la trajectoire inhabituelle ? Qu’est-il réellement arrivé à Kim Wall ? 

Jeudi 10 août au soir, dans la baie du port de Copenhague, le plus grand de la mer baltique, la température ne dépasse pas 20 °C. Les derniers rayons de soleil inondent la baie d’un léger halo doré. Kim Wall, journaliste suédoise de 30 ans, embarque à bord de l’UC3 Nautilus, un appareil de 18 mètres construit « artisanalement » par Peter Madsen, un inventeur danois passionné par les abysses marins et par l’espace. 

Le Nautilus, le plus grand submersible privé du monde, est le résultat d’un « projet fou » lancé en 2008 par cet homme (aujourd’hui âgé de 46 ans) connu sous le surnom de « Rocket Madsen », décrit la BBC (en anglais). Long de 18 mètres et pesant 40 tonnes, le navire peut plonger à 100 mètres de profondeur. Il possède deux moteurs, un diesel et un électrique, et sa vitesse peut atteindre six nœuds.

Construit par une équipe de dix bénévoles, le Nautilus – troisième sous-marin aménagé par Peter Madsen – a coûté l’équivalent de 2,9 couronnes suédoises (307 000 euros), détaille le site d’informations suédois Svt (article en suédois), en partie financé par des dons.

Le sous-marin « Nautilus » près de l’île d’Amager, non loin de Copenhague, au Danemark, le 11 août 2017. (ROSENLUND/SHUTTERSTOCK/SIPA)Habituée à parcourir le monde pour couvrir des sujets aussi divers que les vrais vampires d’Hollywood (dans The Guardian), le tourisme en Corée du Nord (dans The Atlantic) ou le vaudou à Haïti (dans The Guardian), Kim Wall est en repérages pour réaliser un éventuel portrait de Peter Madsen. 

Je lui avais parlé il y a deux semaines, et elle n’avait rien mentionné. Mais cela semblait être une histoire pour Kim. Elle était toujours fascinée par les histoires de gens insolites, différents, les endroits cabossés.

Caterina Clerici, amie de Kim Wall

à Libération

Kim Wall doit rester quelques heures à bord du sous-marin et revenir dans la soirée. A 20h30, alors que le sous-marin a quitté le port depuis une heure et demie, un homme les aperçoit depuis son bateau de plaisance. Rasmus Ejlers navigue avec son fils lorsqu’il aperçoit « un homme et une femme avec une chemise rouge », en haut de la tour du sous-marin,  précise le journal norvégien VG. « Nous étions à trois mètres du sous-marin (…), ils nous ont fait signe et on a blagué sur le fait que mon bateau était plus puissant que le leur », raconte Rasmus Ejlers.

« C’était une rencontre agréable, mais en y repensant, j’ai remarqué que la femme semblait soulagée de nous rencontrer, reprend Rasmus Ejlers, elle a souri, a ri, mais n’a rien dit, elle ne faisait que nous regarder. Peter Madsen était le seul à parler, j’avais l’impression qu’il voulait l’impressionner. » Rasmus Ejlers est la dernière personne à avoir vu Kim Wall vivante. Le marin prend même une photo d’elle et de Peter Madsen en haut de la tour. Il est 20h31.

Vers 2h30, le petit ami de Kim Wall, inquiet de ne pas la voir revenir, contacte les autorités. Le sous-marin n’est équipé d’aucun système satellite, les services de sauvetage n’arrivent pas à déterminer sa position. Ce n’est que vers 10 heures le lendemain matin que les policiers parviennent enfin à localiser le submersible, dans la baie de Køge, au sud de Copenhague.

Un bateau de pêcheur confirmera par la suite avoir croisé le sous-marin près du pont de l’Øresund, qui traverse le détroit entre la Suède et le Danemark, ce matin-là. L’un des marins à bord se souvient d’avoir aperçu Peter Madsen en haut de sa tour, leur lançant : « Pouvez-vous rester à l’écart pour le moment, je descends, je dois régler quelque chose qui est peut-être dangereux », raconte le journal Helsingor Dagblad (article en danois). Au moment de leur rencontre, les pêcheurs remarquent que le sous-marin est légèrement incliné, sa partie inférieure légèrement submergée.

Vers 11 heures, les secours rejoignent le sous-marin, qui est en train de couler. Ils parviennent à récupérer Peter Madsen. Une fois à terre, le capitaine et constructeur est accueilli par les médias. « Je vais bien, je suis un peu triste, confie-t-il, parce que le Nautilus a coulé. » L’homme explique qu’il y a eu un problème avec le réservoir, ce qui a provoqué le naufrage soudain de l’appareil. « J’ai essayé de le réparer, mais en trente secondes, le Nautilus a coulé. Je ne pouvais même pas fermer les portes. »

Peter Madsen affirme qu’il est seul à bord et qu’il a fait débarquer Kim Wall vers 22h30 sur la pointe de l’île de Refshaleøen, à Copenhague, au restaurant Halvandet. Tout près de l’endroit où ils s’étaient donné rendez-vous quelques heures plus tôt.

La police n’est pas convaincue par la version des faits rapportée par Madsen et décide de le placer en garde à vue. Une semaine plus tard, lors d’une audition, ce dernier explique finalement que la jeune femme a été « victime d’un accident » et qu’il a choisi de lui offrir « une sépulture marine » dans la baie de Køge, quelque part à 50 km au sud de Copenhague.

Le corps de Kim Wall reste pourtant introuvable. Les autorités danoises et suédoises déploient d’importants moyens pour la retrouver, et envoient plongeurs, navires, avions et hélicoptères dans la zone. Le Nautilus est renfloué. Les enquêteurs le passent au peigne fin et se demandent si Peter Madsen n’a pas lui-même sabordé son navire. Ils ne retrouvent aucun corps à bord, mais y détectent des traces de sang. Ils pensent être en présence d’une éventuelle scène de crime.

 

La police examine le sous-marin "Nautilus" après son naufrage, dans le port de Copenhague, au Danemark, le 14 août 2017.
La police examine le sous-marin « Nautilus » après son naufrage, dans le port de Copenhague, au Danemark, le 14 août 2017. (FLINDT MOGENS/AP/SIPA / AP)

 

Lundi 21 août, un cycliste découvre un tronc mutilé, échoué sur une plage de la baie de Køge. Le corps est resté dans l’eau depuis plus de dix jours et est abîmé. Selon une autopsie rendue publique le même jour, la tête, les jambes et les bras auraient été « délibérément sectionnés ». Les enquêteurs comparent des échantillons d’ADN prélevés dans la masse musculaire du buste et sur une brosse à cheveux et une brosse à dents de la journaliste et confirment qu’il s’agit bien du corps de Kim Wall.

Le tronc de la jeune femme a été lesté d’une pièce en métal dans le but manifeste qu’il demeure au fond de l’eau. Le tronc présente des « blessures » qui font penser à « une tentative de s’assurer que l’air et les gaz s’échappent du corps pour qu’il ne remonte pas à la surface », indique le directeur d’enquête, Jens Møller Jensen, lors d’une conférence de presse, mercredi.

 

Le buste de Kim Wall a été retrouvé sur une plage de la baie de Køge, au Danemark, le 21 août 2017.
Le buste de Kim Wall a été retrouvé sur une plage de la baie de Køge, au Danemark, le 21 août 2017. (AP/SIPA)

 

L’avocate de Peter Madsen, Betina Hald Engmark, elle, assure que cette découverte ne change rien au fait que son client soit innocent, d’autant que l’autopsie n’a pas permis de révéler les causes de la mort : « Ce n’est pas parce que l’ADN correspond qu’il n’y a pas eu d’accident, déclare-t-elle. Mon client et moi-même nous félicitons qu’il soit enfin établi que c’est bien [le tronc] de Kim Wall qui a été retrouvé. » Pourquoi l’inventeur a-t-il modifié sa version des faits ? « Les gens réagissent différemment lorsqu’ils ont vécu une expérience traumatisante », défend-elle devant la télévision danoise TV2 (en danois).

Jens Falkengerg, qui a aidé Peter Madsen à construire le Nautilus, assure que la thèse de l’accident est plausible. « Quand j’ai entendu que la journaliste était morte, je me suis d’abord dit qu’elle avait dû glisser de l’échelle qui mène à la trappe, cite le Copenhagen Post (article en anglais), derrière cette trappe il y a une porte qui est toujours ouverte avec une grosse poignée et contre laquelle on peut se cogner la tête (…). Le sous-marin est fait uniquement d’acier, si elle a glissé et s’est blessée, elle ne serait pas la première. »

 

 

Après ces révélations, les enquêteurs décident de réentendre Peter Madsen mais se refusent à « spéculer sur un mobile ». Ils ne précisent pas si l’autopsie a pu mettre en évidence les stigmates d’une agression sexuelleL’homme reste à ce stade soupçonné par les enquêteurs « d’homicide involontaire par négligence ». Il encourt de cinq ans d’emprisonnement à la prison à vie et va rester en détention provisoire jusqu’au 5 septembre, précise le Washington Post (article en anglais).

L'inventeur danois Peter Madsen, dans le port de Dragor, près de Copenhague (Danemark), le 11 août 2017.

L’inventeur danois Peter Madsen, dans le port de Dragor, près de Copenhague (Danemark), le 11 août 2017. (SCANPIX DENMARK / REUTERS)Sur Facebook, la mère de Kim Wall a fait part de son immense chagrin : « C’est avec une infinie tristesse que nous avons appris que la dépouille de notre fille a été trouvée (…). Beaucoup de questions restent encore sans réponse. » Qu’est-il arrivé à Kim Wall à bord du sous-marin ? Que s’est-il passé entre le moment où Rasmus Ejlers l’a photographiée et le naufrage du Nautilus ? Qui est réellement Peter Madsen ?

Depuis plusieurs jours, les médias danois et suédois tentent de décrypter la personnalité du suspect. L’homme est décrit, par certains proches, comme non-violent, quelqu’un qui « ne boit pas, qui ne se drogue pas », mais a, selon d’autres, un tempérament erratique, qui refuse toute contradiction. Un homme qui justifie son indépendance par cette étrange formule : « Je suis auto-entrepreneur, c’est la force de la dictature », décrit Thomas Djursing, auteur de sa biographie publiée en 2014.

Peter Madsen lors d'une conférence sur l'entrepreneuriat à Copenhague (Danemark), le 9 mai 2017.

Peter Madsen lors d’une conférence sur l’entrepreneuriat à Copenhague (Danemark), le 9 mai 2017. (SCANPIX DENMARK / REUTERS)Dans les médias et sur les réseaux sociaux, les proches de Kim Wall rendent hommage à une journaliste « extrêmement curieuse » et « différente ». « Le journalisme est une industrie pleine de frimeurs. Beaucoup de personnes exagèrent leurs histoires et leurs expériences. Kim, c’était tout le contraire, elle vivait ses reportages et ne se mettait jamais en avant », décrit l’un de ses amis, Christopher Harress, à Buzzfeed (article en anglais).

« C‘était une personne très sociable, toujours souriante et très drôle, elle avait un don pour trouver les histoires les plus originales et les plus intéressantes », se souvient l’une de ses anciennes camarades de promotion de l’université de Columbia (New York, Etats-Unis), où elle avait suivi des études de journalisme. « Elle a une capacité incroyable à donner de l’humanité à n’importe quel sujet », rajoute Yan Cong, une photographe chinoise ayant travaillé avec elle.

 

Capture d'écran du compte Twitter de Kim Wall, le 24 août 2017.
Capture d’écran du compte Twitter de Kim Wall, le 24 août 2017. (KIM WALL)

 

Pour l’heure, les recherches en mer se poursuivent au Danemark dans l’espoir de localiser les autres parties du corps de la journaliste. Les théories les plus diverses circulent. Le Copenhagen Post (article en anglais) évoque l’hypothèse, plutôt audacieuse, d’un meurtre lié au trafic de drogue. « Wall avait récemment écrit un article sur le trafic de cocaïne en Amérique du sud. Les sous-marins sont utilisés pour transporter la drogue et le démembrement est une façon de tuer typique des seigneurs de la drogue sud-américains. »

D’autres médias soulignent que la police enquête en ce moment sur plusieurs homicides non résolus, parmi lesquels celui d’une étudiante japonaise de 22 ans, disparue en 1986 lors d’un séjour au Danemark. Son torse avait été retrouvé dans le port de Copenhague, rappelle Le Monde (article payant).

 

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