A l’aube du 4 août 1998 le ciel qui s’ouvre sur Presque Isle, en Pennsylvanie, est bleu comme tout. Jack Altsman sort sa canne à pêche. Il embrasse sa femme Jo Ann, et sort par la petite porte de leur mobil-home.  «Il faut penser à agrandir la lucarne!», prévient Jo Ann. Jack regarde la trappe installée à l’origine pour Bear, leur chien, un esquimau américain. «Je ne fais que ça, mais LuLu a encore grossi!». 

Pour les quarante ans de leur fille Jackie, le couple avait pensé à un cadeau original. Jo Ann et Jack avaient roulé pendant deux heures, jusqu’à Edinboro, pour aller le chercher. C’était un magnifique cochon vietnamien répondant au nom de LuLu. Jackie avait souri, puis était partie en mer pour observer les baleines durant quatre jours.

A son retour, elle repoussait sans cesse le moment où elle récupérerait LuLu. «Vous savez comment sont les enfants», dira plus tard Jo Ann au journaliste du Pittsburg Post-Gazette. Sous-entendu : «Vous pensez leur faire plaisir, quand en réalité vous les embêtez.» Puisque Jackie ne voulait pas vraiment de LuLu, ses parents avaient décidé de la garder à la maison. Ils étaient très heureux. LuLu jouait dans le jardin. Elle ne cherchait jamais à s’échapper par-delà la barrière. Elle grandissait à vue d’œil. En un an, elle était passée d’un petit deux kilos de tour de taille à presque soixante-dix kilos. LuLu adorait les beignets à la confiture. Jo Ann décrit cette première année avec le cochon comme «magique.»

C’est un bon jour pour mourir

Le cœur de Jo Ann, en revanche, est versatile. Un an et demi auparavant, il avait déjà failli lâcher en faisant un infarctus. Et cette matinée d’été 1998 lui apparaît comme le meilleur moment pour recommencer à faire ses siennes. Jack est en train de lancer la ligne au bord du Lac Erié. Il n’y a pas un nuage et la température affiche vingt-cinq degrés. C’est un bon jour pour mourir. Dans son mobil-home de Presque Ile, Pennsylvanie, Jo Ann s’effondre. Elle rassemble ses forces pour jeter un réveil à travers sa fenêtre. Sa vitre brisée, elle crie «Aidez-moi!». Personne ne l’entend. Bear, le chien, aboie. «Appelez les secours!» Personne ne l’entend. 

Sauf LuLu.

«Vous savez, racontera plus tard Jo Ann – car c’est une histoire qui se finit bien –,  [les cochons vietnamiens] pleurent de grosses, énormes larmes.» LuLu ne sait pas aboyer, ni par ailleurs émettre un quelconque avertissement vocal. De toute façon, ce pauvre Bear n’arrive déjà pas à alerter un humain, alors à quoi ça servirait? LuLu n’a pas non plus son brevet de secouriste. Elle n’a qu’un an! Mais elle est déterminée à faire quelque chose.

Elle prend une décision. LuLu sort par la lucarne de la petite porte. Elle traverse le jardin et avec son groin, parvient à ouvrir le portail du terrain. Elle se retrouve alors sur la route. Une voiture passe. LuLu la voit arriver de loin. Dès que le véhicule se rapproche, elle s’allonge sur le macadam. Il ne peut pas la rater. Le conducteur ralentit… puis la contourne avant de poursuivre son chemin.

LuLu se relève, attend un peu, et retourne dans le mobil-home. Entre deux allers-retours, elle revient vite reprendre sa place au bord de la route. Quarante-cinq minutes défilent. Il n’y a pas beaucoup de monde à cette heure-ci. Derrière leurs fenêtres, un ou deux témoins affirment avoir observé le manège de LuLu, sans comprendre ce qu’elle faisait. C’est alors qu’une autre voiture se met à rouler en direction de LuLu.

Le cochon s’allonge sur la route. Cette fois, l’automobiliste s’arrête. Il regarde LuLu et remarque qu’elle a le ventre en sang. LuLu se redresse et court vers le mobil-home. L’homme la suit. Lorsqu’il pénètre dans la chambre de Jo Ann, il dit: «Madame, je crois que votre cochon a besoin d’aide». «Moi aussi, répond Jo Ann. S’il-vous-plaît, appelez une ambulance.» Quinze minutes de plus, diront les médecins, et Jo Ann faisait ses adieux. Quant à LuLu, elle dut aussi faire soigner ses plaies abdominales: en voulant à tout prix passer par la lucarne trop petite pour elle, elle entailla sa chair pourtant épaisse. 

Les cochons sont réputés pour leur intelligence

Au Pittsburg Post-Gazette venu l’interviewer après son opération, Jo Ann affirm : «Les cochons sont très, très intelligents. Ils sont bien plus malins que les chiens.» Décidément, pauvre Bear. La maîtresse de LuLu a en partie raison. Les cochons sont réputés pour leur intelligence, mais aussi pour leur capacité à nous comprendre. Ce n’est pas pour rien que le cochon (Sus scrofa domesticus) est un animal domestique (George Clooney a ainsi beaucoup parlé de sa relation avec son cochon vietnamien Max), et ce depuis le Néolithique

Des études montrent par exemple qu’un cochon a tendance à s’approcher rapidement d’un être humain couché face contre terre – comparé à un être humain en position debout. D’autres recherches scientifiques indiquent que le cochon, ou son cousin le sanglier, sont capables de comprendre notre geste de pointer vers de la nourriture. De la même façon, un article de 2015 démontre que les cochons peuvent préférer un être humain à un autre, en fonction des souvenirs qu’il a de lui.

Il y a presque 20 ans, l’Australian Pig Research and Development avait déjà conduit une étude permettant de signaler que, lorsque les éleveurs dépassaient leurs a priori négatifs («Les cochons sont sales», «Ce sont des gloutons») et s’occupaient bien d’eux, les cochons étaient moins stressés. Et alors, indirectement, que l’animal était doué de sensibilité. Une affirmation corroborée par les témoignages d’éleveurs porcins recueillis en mars dernier par Libération.

Et LuLu? Un an plus tard un autre cochon, britannique cette fois, lui volera la vedette en sauvant sa maîtresse empêtrée dans un marécage. Qu’importe: après avoir sauvé la vie de Jo Ann Altsman, elle eut droit à tout un tas de beignets à la confiture.

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