Les médias américains appellent ça un «Friday night news dump» (le «dépotoir d’actus du vendredi soir») : attendre la fin de semaine et les rédactions qui débranchent pour larguer des bombes le plus discrètement possible. Tout en profitant opportunément d’un contre-feu de choix. La Maison Blanche en a livré un cas d’école vendredi soir en annoncant, alors que les Etats-Unis avaient les yeux rivés sur l’ouragan Harvey de catégorie 4 qui approchait des côtes texanes, trois décisions aussi majeures que controversées.

D’abord, la signature par Donald Trump d’un document ordonnant au Pentagone de ne plus recruter de personnes transgenres (mais lui laissant le soin de trancher les cas de ceux qui sont déjà enrôlés), officialisant une annonce faite par le président en juillet sur Twitter. Ensuite, la démission de Sebastian Gorka, un conseiller de Trump en sécurité nationale et lutte contre le terrorisme, proche de l’alt-right, une semaine après le départ de Steve Bannon. Et dans le même temps, comme pour rassurer la base droitière et anti-immigration de Trump après ce départ, la grâce présidentielle accordée au shérif Joe Arpaio, reconnu coupable en juillet d’avoir violé l’injonction d’un juge fédéral lui interdisant les patrouilles discriminatoires qui ont fait sa notoriété. Il risquait jusqu’à six mois de prison, et attendait l’audience de détermination de sa peine en octobre prochain.

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Maintien de l’ordre xénophobe

Auto-proclamé «shérif le plus dur d’Amérique» et partisan affirmé de Donald Trump – il est apparu plusieurs fois à la tribune de ses meetings –, Arpaio, 85 ans, a incarné pendant un quart de siècle un maintien de l’ordre xénophobe dans le comté de Maricopa, en Arizona. Assumant ouvertement un ciblage discriminatoire des Hispaniques, dans une lutte sans états d’âme contre l’immigration illégale. «Le shérif Joe Arpaio a maintenant 85 ans et, après plus de cinquante ans d’admirable service pour notre pays, il mérite un pardon présidentiel», écrit un communiqué de la Maison Blanche, diffusé vendredi soir. «Il a protégé l’Arizona !» s’est exclamé, dans la foulée, Donald Trump sur Twitter.

Joe Arpaio a remercié Trump sur le réseau social, qualifiant sa condamnation de «chasse aux sorcières politique menée par des fidèles de l’administration Obama au ministère de la Justice». Un tweet plus loin, il invite même ses soutiens à envoyer des dons pour l’aider à payer ses frais de justice.

«Une approbation présidentielle du racisme», s’est ému Cecilia Wang, une responsable de la puissante organisation American Civil Liberties Union (ACLU), qui a représenté des résidents hispaniques de Maricopa pour plusieurs actions en justice contre Arpaio. «Grâcier un responsable du maintien de l’ordre qui a désobéi à la justice et violé des droits humains qu’il avait juré sous serment de protéger diminue l’autorité judiciaire et la foi du public en notre système judiciaire», a quant à elle regretté Hilarie Bass, qui préside l’American Bar Association. Même son de cloche auprès du sénateur républicain de l’Arizona, John McCain, pour qui la grâce d’Arpaio, qui a «illégalement fait du profilage de Latinos, sape les prétentions [de Donald Trump] de vouloir faire respecter la loi».

«Je pense qu’il va très bien s’en sortir»

La grâce présidentielle d’Arpaio n’est pas une surprise. Donald Trump, qui avait fait de la lutte contre l’immigration illégale l’une des pierres angulaires de sa campagne, avait plusieurs fois fait savoir qu’il en caressait l’idée. Notamment mardi, lors d’un meeting à Phoenix (Arizona) : «Je ne le ferai pas ce soir parce que je ne veux pas créer la polémique, avait-il lancé à ses soutiens. Mais Shérif Joe a-t-il été condamné pour avoir simplement fait son travail ? Je vais faire une prédiction : je pense qu’il va très bien s’en sortir.»

Deux juges fédéraux ont pourtant déclaré que «Shérif Joe» n’avait pas «simplement fait son travail», mais avait violé la loi, la Constitution, et n’avait pas respecté des décisions de justice lui imposant de changer ses méthodes. Le pardon accordé par Donald Trump est, pour autant, totalement légal. Nombre de ses prédécesseurs en ont fait usage, à l’instar de Gerald Ford, qui a gracié Richard Nixon, ou de Bill Clinton, qui en a fait de même avec l’un de ses riches donateurs. Mais l’usage veut que ces grâces interviennent en toute fin de mandat, et non sept mois après l’investiture, comme c’est le cas ici. Autre nuance de taille, il s’agit normalement d’une procédure complexe et longue de plusieurs années, pendant lesquelles la demande est étudiée par un département du ministère de la Justice qui travaille spécifiquement sur ces amnisties et émet des recommandations. Son site internet évoque une période d’attente de cinq ans, «pour donner au demandeur le temps de démontrer sa capacité à mener une vie responsable, vertueuse et respectueuse de la loi».

De même, ce département, qui n’a pas été consulté pour cette grâce, recommande d’habitude que le pardon n’intervienne qu’après l’expression de «regrets et de repentir» par le demandeur. Ce qui n’est pas du tout le cas de Joe Arpaio, qui n’a même pas, formellement, déposé de demande de grâce. La décision de Trump va encore «renforcer l’idée fausse que les amnisties sont réservées aux personnes célèbres, riches, aux soutiens politiques, aux gens du sérail», regrette P.S. Ruckman Jr, un politiologue expert des grâces présidentielles, sur le blog Pardon Power. Le Washington Post va plus loin, s’inquiétant de la propension du président à «utiliser ce pouvoir pour prendre soin de ceux qui lui ont été loyaux», et notamment, selon leur résultat, «dans le cadre des enquêtes sur les interférences russes dans la campagne 2016».

Sous-vêtements roses

Joe Arpaio n’est pas seulement connu pour ses méthodes discriminatoires de profilage racial. Il a défrayé la chronique à de nombreuses reprises pendant vingt-quatre ans et six mandats de shérif, jusqu’à son échec aux dernières élections à l’automne dernier, notamment grâce à la forte mobilisation de l’électorat latino. Il s’enorgueillissait notamment des très mauvaises conditions de détention des prisonniers de son comté.

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Il leur faisait, par exemple, porter des sous-vêtements roses, leur faisait servir de la nourriture immangeable ou enfermait les sans-papiers dans une prison à ciel ouvert à Phoenix, surnommée «Tent City», qu’Arpaio désignait fièrement comme un «camp de concentration». Ces dix dernières années, de nombreuses procédures ont été menées suite à des accidents, blessures, ou morts suspectes dans ses geôles.

Arpaio s’est également amusé à, un temps, organiser un concours du «Mugshot of the day» (les photos d’identité des détenus) sur le site du Shérif du Comté de Maricopa, ainsi que le rappelle le journal Phoenix New Time :

Son bureau aurait également négligé d’enquêter en profondeur sur plus de 400 crimes sexuels commis dans le comté de Maricopa entre 2005 et 2007, dont beaucoup des victimes étaient des enfants et des immigrants illégaux. Parmi les autres joyeusetés du règne d’Arpaio, il y a cette fausse tentative d’assassinat contre lui mise en scène par ses fidèles pour s’attirer des sympathies. Un homme, piégé par les sbires d’Arpaio, avait même été condamné et passé quatre ans en prison pour cette prétendue tentative de meurtre, avant d’être innocenté.

Outre la lutte contre l’immigration illégale, Joe Arpaio partage une autre passion, dévorante, avec Donald Trump, qui a sans doute cimenté l’amitié entre les deux hommes : la «birther conspiracy», cette théorie propagée par le Tea Party et les sites d’extrême droite selon laquelle Barack Obama n’est pas né aux Etats-Unis et mettant en doute sa citoyenneté américaine. Ces allégations, sans aucun fondement, ont collé aux basques de l’ancien président pendant ses deux mandats. Il a même fini par produire son certificat de naissance pour faire taire les rumeurs…

Arpaio a beaucoup nourri la propagation de cette théorie du complot. Il a notamment mis sur pied et encadré une équipe de volontaires (qu’il appelait son «cold-case posse») pour enquêter sur ce fameux certificat de naissance. Il a même envoyé, aux frais du contribuable, l’un de ses adjoints à Hawaï, où est né l’ancien président. Shérif Joe tiendra même une conférence de presse en juillet 2012 pendant laquelle il déclara que le certificat produit par Obama était «100% faux». Quelque temps plus tôt, Donald Trump lui avait envoyé un mot doux, gribouillé sur un article de presse relatant la croisade d’Arpaio. Il le félicitait d’être «le seul à avoir le cran de faire ça», et l’enjoint à «continuer ce juste combat».

 


Isabelle Hanne correspondante à New York

 

 

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