Pourquoi ? La question est sur toutes les lèvres et risque de hanter longtemps les différents protagonistes de l’affaire Grégory. Pourquoi Jean-Michel Lambert a-t-il mis fin à ses jours, mardi, dans son domicile du Mans ?

Il a été le premier juge d’instruction à enquêter sur l’assassinat du petit Grégory. Et ce dossier fou a bouleversé sa vie. Difficile donc de ne pas faire le lien entre son geste désespéré et les rebondissements de ces dernières semaines dans un feuilleton judiciaire qui dure depuis plus de 30 ans.

La divulgation sur BFM-TV, le jour même de son décès, de courts extraits des carnets secrets de Maurice Simon, le magistrat de Dijon qui lui a succédé dans l’affaire Grégory, a-t-elle pu jouer un rôle dans son suicide ? Peut-être. C’est vrai que, dans ses écrits, le juge Simon n’est pas tendre avec Jean-Michel Lambert qu’il estime responsable d’une « erreur judiciaire dans toute son horreur ». En l’occurrence le fait d’avoir soupçonné, inculpé et emprisonné Christine Villemin, la mère de l’enfant retrouvé noyé dans la Vologne.

Mais d’une part, Jean-Michel Lambert avait déjà encaissé des critiques plus virulentes. D’autre part, il savait que le juge Simon le tenait en piètre estime. Enfin, il ne s’agit que de quelques lignes dans des carnets qui contiennent bien d’autres révélations. Car l’Est Républicain a pu lire ces fameux carnets. Ils sont au nombre de cinq. Ce qui représente 180 pages au fil desquelles le juge se livre sans filtre, au jour le jour. Il s’agit d’une sorte de journal intime qui était destiné à son fils. C’est d’ailleurs lui qui les a communiqués à la justice en janvier 2016.

Les gendarmes ont ensuite écarté les passages purement privés et recopié ceux qui ont un rapport avec l’affaire Grégory, soit la majorité. Car le juge Simon a passé l’essentiel de son temps à essayer d’élucider cette énigme, de juin 1987 où il décide de reprendre les investigations à zéro à juin 1990 où il a fait un malaise.

« Je suis envahi  de tristesse, hanté  par ce petit Grégory que je me suis pris à aimer de toutes mes forces et pour qui je me bats« 

Joints à la procédure en cours, les carnets sont une hallucinante et passionnante plongée dans la tête d’un magistrat hors du commun aux prises à un dossier criminel hors-norme. Cela fait voler en éclats l’image que l’on gardait du juge Simon. Il était censé être l’anti-Lambert c’est-à-dire un juge expérimenté, rigoureux et sans état d’âme. Mais derrière ses cheveux blancs, son visage austère et son imperméable étriqué, on découvre un homme complexe et tourmenté, miné par des problèmes de santé et hanté par la mort.

« De grands et lourds moments en perspective, une conjoncture complexe, un peu mystérieuse qu’il va falloir maîtriser. Beaucoup pour un homme de mon âge dont la santé n’est pas des meilleures  », écrit-il entre le 22 juin et le 14 juillet 1987, alors qu’il vient de reprendre l’affaire. Un peu plus tard, le 30 septembre 1987, apparaît cette réflexion étonnante : « J’ai l’intuition indéfinissable de l’approche de la mort. Sera-t-elle violente, sera-t-elle naturelle ? Je l’ignore ». Des formules angoissées de ce genre reviennent de façon récurrente tout au long des trois années où il a enquêté sur la mort de Grégory Villemin.

Le juge Simon passe de périodes d’euphorie à des moments d’abattement proche de la dépression. Son seul antidote pour ne pas sombrer est le travail. C’est un véritable accro au boulot, totalement obsédé par « son » affaire et par la mort du petit Grégory sur lequel il va jusqu’à écrire des poèmes. « Je suis envahi de tristesse, hanté par ce petit Grégory que je me suis pris à aimer de toutes mes forces et pour qui je me bats », confesse-t-il aussi le 30 septembre 1987.

Il est également régulièrement en proie à des crises mystiques : « Que Dieu m’aide dans cette terrible affaire » (17 novembre 1987) ou encore « Que Dieu, que tous ceux que j’aime et qui sont morts viennent à mon secours » (26 juillet 1988).

Ses carnets sont aussi le portrait d’un homme profondément seul. Certes il peut compter sur sa greffière (« une collaboratrice d’exception ») et « ses » gendarmes. Mais il est harcelé par la presse, menacé régulièrement dans des courriers anonymes, détesté par les policiers de la PJ de Nancy et peu soutenu par le président de la cour d’appel de Dijon, « un roquet qui se prend pour un lion ».

Sur le fond de l’affaire, il livre sa conviction de l’innocence de Christine Villemin. Il évoque aussi les époux Jacob, grand-oncle et grand-tante de Grégory. Une « piste à suivre », note-t-il le 7 février 1989. Ses successeurs s’en chargeront en juin dernier, 28 ans plus tard.

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