Ironie de l’histoire, c’est un journaliste, Bruno Roger-Petit, qu’Emmanuel Macron a choisi comme porte-parole, alors qu’il est confronté à une forte baisse dans les sondages et à une succession de couacs.

Lui qui ajusqu’ici assis sa posture présidentielle sur une mise à distance des journalistes… finit par en prendre un (tout) près de lui. La nomination par Emmanuel Macron de Bruno Roger-Petit au poste de porte-parole de l’Elysée ne manque pas de sel. Son nom circulait, en réalité, depuis plusieurs mois. Et il ne fut pas, pendant la campagne, un chroniqueur comme les autres… Editorialiste pour le magazine « Challenges », il n’a jamais caché son soutien au candidat d’En Marche ! La Société des journalistes (SDJ) de sa rédaction s’en était d’ailleurs vivement émue. Car le journaliste jouait les agents doubles, les conseillers officieux, notamment avec un groupe de discussion intitulé Jupiter, sur la messagerie sécurisée Telegram. Si proche du futur de chef de l’Etat et de son épouse qu’il fut invité à fêter la qualification d’Emmanuel Macron à la Rotonde, le soir du premier tour de l’élection présidentielle.

Après la campagne, ses échanges avec le président de la République se font toutefois moins réguliers. Le premier cercle élyséen, et tout particulièrement son puissant conseiller spécial, Ismaël Emelien, tient à garder la main. Ironie de l’histoire, la stratégie « jupitérienne », qu’il a tant défendue fonctionne alors à plein. Début juillet, Bruno Roger-Petit sonne l’alerte. Alors qu’Emmanuel Macron endosse les habits du monarque républicain devant le Congrès, à Versailles, il lui enjoint d’« abandonner Jupiter »… par éditorial interposé. En coulisses, il lui prédit une rentrée périlleuse. Deux mois plus tard, sa dégringolade dans les sondages conduit le président à revoir sa communication. Au risque de donner un signe de fébrilité.

Le conseiller sort de l’ombre, pour tenir un rôle officiel. Lequel ? Celui de supercommunicant, chargé de « redonner de la perspective » à la politique présidentielle. En clair, de faire la « pédagogie » et de donner les explications, notamment sur les plateaux de télévision et lors de points presse ponctuels, qui ont fait jusqu’à présent défaut.

Déjà critiqué pour son mélange des genres

Or, met en garde un député LREM, « l’image que l’on installe en début de quinquennat, on ne s’en défait pas ». Au sein de la majorité, on attend beaucoup de cette nomination. « Le fait qu’il soit journaliste, c’est un plus », s’emballe un élu, tandis qu’un cadre de la majorité veut croire que sa « connaissance des attentes du monde de la presse » et son « regard de commentateur » seront utiles.

La tâche s’annonce ardue. Bruno Roger-Petit est déjà étrillé sur les réseaux sociaux pour son douteux mélange des genres. Il lui faudra, en outre, trouver sa place à l’Elysée où la communication était jusqu’alors placée sous la houlette de Sibeth Ndiaye.

D’autres avant lui, comme le journaliste Claude Sérillon au début du précédent quinquennat, se sont cassé les dents sur les rivalités de palais. L’ancien directeur de la communication de François Hollande, Gaspard Gantzer, qui a longtemps plaidé pour la création d’un poste de porte-parole à l’Elysée prévient : « Pour que cela marche, il faut être le seul à parler, il faut un commandement unique, sinon c’est la cacophonie. »

L’heureux nommé a reçu l’assurance d’avoir un accès direct au président. Et un bureau pas trop éloigné du sien. Cela ne suffit pas toujours. David Martinon, qui fut l’éphémère porte-parole de Nicolas Sarkozy, en conserve un cuisant souvenir. Mercredi, dans un message pince-sans-rire, il n’a pas manqué de souhaiter « le meilleur » à son lointain successeur.

Le coup de foudre d’un journaliste

En octobre 1997, congédié du service public, Bruno Roger-Petit balance ses fiches en direct sur Antenne 2. Vingt ans plus tard, c’est son compte Twitter qu’il a fait valser, pour effacer toute trace de ses emportements de journaliste. Editorialiste à « Challenges » depuis 2015 et polémiste multicarte à la télévision, il n’a jamais caché ses options politiques à gauche.

Macron lui doit la stratégie de la « parole rare »

En octobre 2016, il a le coup de foudre pour Macron lors d’une interview du candidat d’En Marche ! à son journal. Et bascule. « Il était en soutien pendant la campagne. Il a théorisé un certain nombre de choses dans ses articles », admet sans fard un proche du président, évoquant des « conseils sur la gouvernance ». C’est lui, entre autres visiteurs du soir, qui a recommandé à Macron d’adopter la stratégie de la « parole rare ». Ironie de l’histoire : on l’appelle au moment où le chef de l’Etat se voit contraint de parler plus. Il y a quelques semaines sur Europe 1, il se faisait grinçant contre les journalistes autoproclamés « conseillers du prince ». Son rôle à lui est désormais officiel. Renforçant encore un peu plus le soupçon de connivence entre journalistes et politiques.

M.E. ET P.Th.

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